En avril, Katia changea encore davantage, devint tout simplement méconnaissable. Son succès à l’examen avait joué son rôle. Pourtant ce n’était pas seulement cela qui l’avait ainsi transformée. Incontestablement, ce changement avait encore d’autres causes. Mitia ne les comprenait pas, ne les connaissait pas et restait tout étonné. Le printemps venu, Katia s’était subitement métamorphosée en une sorte de jeune mondaine, parée presque chaque jour de nouvelles toilettes, sobres mais coûteuses, tout animée et éternellement pressée. Maintenant, lorsqu’elle arrivait – non plus à pied, mais en voiture – et, dans un bruissement de soie, parcourait rapidement le couloir, la voilette baissée sur son visage, Mitia avait tout bonnement honte de son corridor noir. Toujours tendre avec lui, elle était aussi toujours en retard et abrégeait les rendez-vous, prétextant qu’il lui fallait encore accompagner sa mère chez la couturière. — Tu comprends, nous sommes d’une élégance à tout casser ! disait-elle, et ses yeux arrondis brillaient gais et étonnés. Elle savait parfaitement que Mitia ne la croyait pas, que ses paroles rendaient un son faux, mensonger, mais malgré cela elle parlait, car maintenant ils ne savaient plus que dire. N’enlevant presque plus jamais son chapeau, ne lâchant plus son parapluie, elle restait assise sur le bord du lit de Mitia qu’elle affolait avec ses mollets gainés de bas de soie. Avant de partir et de dire que ce soir-là non plus elle ne serait pas à la maison, – il lui fallait encore sortir avec sa mère ! – elle faisait invariablement la même chose dans le but manifeste de
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le duper, de le dédommager de tous ses « sots tourments », suivant son expression : elle jetait sur la porte un regard furtif, glissait en bas du lit, et, avec trop de passion, disait dans un murmure précipité : — Allons, embrasse-moi donc ! Elle lui prenait fortement le cou, en se serrant contre lui de tout son corps onduleux ; une fois même, pendant un baiser particulièrement long, elle remua soudain la langue, ses hanches glissèrent tout contre les jambes de Mitia et, sautant en arrière, elle chuchota rapidement : — Non, tu m’affoles ! Ce baiser bouleversa complètement Mitia. Comment et où pouvait-elle apprendre de tels baisers ? Mitia était encore totalement dépourvu d’expérience, même en fait de baisers, – son premier hiver à Moscou avait coïncidé avec son premier amour, – mais il ne pouvait ne pas comprendre tout ce qu’il y avait d’extraordinaire, de singulier dans ce baiser de Katia.