L’hypocrisie d’un souvenir
Parfois, quand on se tourne vers hier, on revoit ces souvenirs maquillés, fragmentés, qui nous
rappellent un passé plus vivable, plus souriant, plus joyeux, alors qu’il n’en est rien. Le passé
est aussi commun qu’aujourd’hui.
Mais le souvenir aura su l’enjoliver jusqu’à nous le faire ressentir dans cette douleur d’un
temps passé que les hommes ont nommée mélancolie, sur laquelle les plus belles plumes se
sont posées ; cette douleur absurde qui fait chanter les voix classiques et contemporaines, ce
vulnus agréable qui nous arrache une larme au crépuscule, quand le vent des mémoires
souffle.
Le souvenir est formidable, car il nous fait oublier la douleur d’une vie souvent médiocre,
flagellée par le désir et l’ennui. Le souvenir, dans sa splendeur, est un mensonge : celui d’un
temps révolu. Parce qu’ils ont chanté « c’était mieux avant », mais ne dira-t-on pas demain
que « c’était mieux aujourd’hui », alors que la guerre ronge le monde, que les innocents
meurent de faim, que les valeurs se perdent, Le monde se meurt un peu plus.
Et toi-même, en ce jour, que fais-tu ? Et moi-même, en ce jour, je ne fais rien que tituber dans
l’être, avec pour béquille les mots que la langue du colon m’a imposés. Et demain, oui,
demain, je dirai : « hier était beau », parce qu’aujourd’hui sera mort et que je le regretterai
amèrement, comme on regrette cet être cher qu’on n’a pas su aimer.
En hypocrites, nous falsifions nos souvenirs ; nous les maquillons derrière un sentiment doux
qui nous serre la gorge devant cette photo un peu floue. Il est néanmoins indéniable qu’il
arrive que le passé ait pu être plus beau qu’aujourd’hui, mais cela ne devrait pas être une
raison pour renier le présent. Car demain, il sera hier, et la nostalgie que nos souvenirs
mensongers lui porteront sera illégitime.
Mais plutôt que de rêvasser aujourd’hui, vivons aujourd’hui avec force et panache, afin de
faire de ce jour un souvenir fiévreux d’émotions, et qu’enfin nos souvenirs ne sachent pas
mentir quand viendra l’heure de se rappeler, car le corps, lui aussi, aura frissonné.
Aujourd’hui est terrible, certes, mais la vie aussi. Alors sourions en attendant la mort, et
pleurons d’une mélancolie honnête un aujourd’hui bien vécu, avant le baiser fatal avec notre
promise.