Se dire
Vous l’avez lu comme je l’ai écrit : avec mon accent, et une seule intention claire dans la sève de chaque poème réussir à se dire. Parler le poétique avec son accent, même pris au piège d’une guerre lexicale où chaque langue revendique une légitimité. Je suis intimement convaincu que cette guerre est réelle et qu’elle est profondément incarnée dans le quotidien des réfugiés, des voyageurs, des commerçants bref, de tous ceux que l’on appelle ;
« étrangers ».
Tous ces corps en mouvement se heurtent à la nouveauté, et parfois à un choix ardu : retrouver ses origines et parler avec son accent pur même si cela frustre, même si cela expose à la raillerie ou se déshabiller de soi pour épouser l’établi, jusqu’à renier ses origines. Mais au fond, une option nous revient souvent, comme une lumière fiable dans des ténèbres que l’on se presse de survoler : la fusion n’est-elle pas possible ?
Hélas, l’éducation et parfois même l’histoire des hommes a souvent préféré la pureté à l’hétérogénéité. La Seconde Guerre mondiale, avant d’être une marche vers le Lebensraum, fut aussi une marche vers l’épuration raciale et ethnique. Son idéologie meurtrière tenait en une phrase : « Nous sommes purs, donc supérieurs ».
Bien avant cela, la traite négrière fut, elle aussi, une affirmation de domination raciale portée par un autre slogan implicite : « Nous sommes blancs, donc purs ».
La question du choix entre pureté et homogénéité n’est donc pas nouvelle ; elle est aussi vieille que l’altérité elle-même. Et dans ce livre, je vous pose une question simple : qu’est-ce qui vous retient de ne pas choisir ? Qu’est-ce qui vous empêche d’abolir enfin ce choix manichéen et d’embrasser la diversité des langues et de leurs accents ? Qu’est-ce qui vous empêche de devenir hétérogènes, de fusionner les mondes, les cultures, et de devenir créoles ?
Car au fond, tout est métisse. Le français lui-même s’est construit à partir des langues celtiques (le gaulois) et du latin, avant d’évoluer en absorbant, au fil des siècles, des mots venus d’ailleurs. Ce qui perdure n’est jamais pur : il est métissé. À ce titre, une citation s’impose, lourde de chair pour l’homme noir et pour l’Afrique :
« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. »
Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus.
Elle résonne puissamment dans la réalité africaine contemporaine. Car celui qui ne sait pas se dire n’existe qu’à travers les mots d’autrui. Pourquoi alors l’Afrique se dit-elle encore majoritairement par l’Occident dans ses lois, ses livres, parfois même sa philosophie ? Se dire avec les mots d’autrui, c’est accepter de vivre selon des codes qui ne sont pas les siens.
Alors, apprenons à nous dire aussi dans nos langues. Écrivons la poésie en béti, les romans en douala, les pages de savoir dans nos langues premières. Apprenons à lire la langue de nos pères pour ne pas reproduire mon propre échec : ne pas parler couramment la mienne.
Mais le passé est loin et c’est précisément pour cela qu’on en hérite : non pour le figer, mais pour le transformer à la lumière de la colonisation. Pour le modeler non pas comme « avant le Blanc », mais à la mesure d’aujourd’hui un aujourd’hui qui épouse le français, l’anglais et les langues de nos villes.
Apprenons le passé pour forger, avec courage et bravoure, le pont d’une ère nouvelle. Un pont qui ouvre la voie de demain. Car, comme le suggère Youssoupha dans Noir Désir (2012) : le futur de l’Afrique n’est pas le passé de l’Europe.
Cessons de fantasmer une Afrique pure et révolue. Intégrons plutôt l’argot comme matière première, raffinons-le en une langue fière de son histoire, en un tout nouveau souffle.
Le créole, au sens d’Édouard Glissant.